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« Nanterre-la-folie », socialisation ou barbarie

samedi 30 mars 2002, par Laurent Guilloteau


L’histoire se répète depuis plusieurs mois sans qu’on n’y prenne garde. Là c’est un événement inimaginable de l’autre côté de l’Atlantique ; ici c’est un fait sans précédent dans une banlieue de la capitale. Dans les deux cas, d’apparence incomparable, c’est la même réponse sociale et médiatique. Il faut couvrir l’absolue singularité de ces gestes, contenir leur possibilité de contagion, la peur et la panique, le questionnement légitime sur le sens de ces passages à l’acte. On invoquera d’abord l’exceptionnalité, le caractère absolument imprévisible de tels gestes - le système n’est pas pris en défaut, les gouvernants contrôlent la situation, n’ayez crainte populations... Puis, dans le même mouvement, il faudra tout de même expliquer l’inexplicable, rendre compte, donner des raisons, on convoquera donc une batterie d’experts au service de l’interprétation. D’un côté on surenchérit dans le mythe ; de l’autre on surjoue la raison, c’est la matrice rhétorique qui justifie l’état d’exception dans lequel vivent désormais nos sociétés. Dans ce dispositif discursif d’annulation où la charge d’un événement est prise en étau, une fonction particulière est réservée au psychologue. Il fournit le lexique de la réprobation unilatérale, folie, démence, barbarie, etc. On le remarque à propos des crimes sexuels comme pour le terrorisme, paupérisé et dévalué, le champ psychiatrique est aujourd’hui annexé au champ juridique, mode de production privilégié d’une anormalité de masse qui ne connaît pas encore ses lois.

La tragédie de Nanterre n’est pas un fait divers : elle est le produit d’une individualité en tant que celle-ci exprime des tendances sociales plus génerales. Un fait intrigue dans le retour de la violence sur la scène sociale depuis plusieurs mois : la combinaison de l’homicide et du suicide. Richard Durn implorait qu’on le tue à la mairie de Nanterre. En moins de 35 heures il y est parvenu. Les pirates du 11 septembre ou les combattants de l’Intifada sont dans des situations semblables. Nul besoin de se tourner vers des pensées extrêmes pour comprendre ce dont il s’agit. Durkheim analysait ainsi le phénomène en 1895 : « il doit y avoir une autre forme, plus moderne, du suicide, susceptible également de se combiner avec l’homicide. (...) L’état d’exacerbation où se trouve alors l’individu est tel que, pour se soulager, il lui faut deux victimes. Voilà pourquoi, aujourd’hui, un certain parallélisme entre le développement de l’homicide et celui du suicide se rencontre surtout dans les grands centres et dans les régions de civilisation intense. C’est que l’anomie y est à l’état aigu ».

La trajectoire sociale de Richard Durn exprime en tout point le désir d’en finir avec cette anomie. Le « meurtrier de Nanterre » fait partie de ceux qu’on a appelé les exclus, il touchait le RMI depuis plusieurs années. Durn est un précaire, ou plutôt un « intello précaire » ( « Les intellos précaires » Anne et Marine Rambach, Fayard 2002), pas un laissé-pour-compte traditionnel qui rentre dans la connaissance préétablie que nous avons de la relégation sociale. Diplômé d’histoire et de science politique, il n’a cessé de chercher une reconnaissance institutionnelle. D’origine slovène, on le trouve engagé dans une action humanitaire en Bosnie pendant la guerre. Il n’est pas un oisif, il est de ceux qui ne supportent pas de ne pas avoir d’activité, de rôle dans la société, de ceux qui souffrent d’avoir intériorisé la norme du travail salarié. Richard Durn est un intello précaire dont l’activité propre ne trouve aucune inscription sociale, aucune reconnaissance matérielle parce qu’elle n’entre pas dans le circuit de la valeur d’échange. On se moque aujourd’hui de cet homme qui continuait d’habiter chez sa mère à l’âge de 33 ans, comme s’il s’agissait là d’une pathologie annonciatrice de ses actes ultérieurs. Là encore l’affaire est banale : les services de la mairie n’ont pas réellement pris en compte sa demande de logement social. On se demande quelle atrocité supplémentaire est nécessaire pour que la « gauche plurielle » continue d’ignorer le lien qui existe entre les faits de Nanterre et son refus de faire de la pauvreté et des inégalités une question digne d’un candidat à l’élection présidentielle - comme le déclarait Jean-Christophe Cambadélis en recevant des chômeurs et des précaires il y a quelques jours - de s’interroger sur le niveau des minimas sociaux et sur l’interdiction de RMI qui frappe des centaines de milliers de jeunes de moins de 25 ans. Il y a une irresponsabilité intolérable à continuer à traiter des actes de violence ou du thème de l’insécurité comme s’il ne s’agissait pas, comme le rappelle Durkheim, de « faits sociaux ».

Cet aveuglement prend une résonance particulière dans le cas de Richard Durn qui pour lutter contre la stigmatisation et la dissolution du lien social subies se tourne vers la politique, vers les associations et les partis. Les contorsions des Verts pour ne pas accepter de reconnaître qu’il fut de leurs proches, comme il fut membre éphémère du Parti Socialiste, ajoutent au pathétique des faits. On ne veut pas admettre que Richard Durn a cherché dans le monde militant de quoi surmonter son désenchantement. Son adhésion à la Ligue des droits de l’homme comme sa présence dans les partis politiques témoignent d’une volonté d’intégration sociale qui ne trouve pas d’échos, d’un désir de socialisation qui échoue à répétition. C’est que le précaire n’a pas le droit d’exister positivement comme il n’a pas le droit d’exister politiquement. Voué à la survie, il est proprement l’irreprésentable. Rien n’est plus faux que de comparer le geste de Durn avec celui des mass murderer américains, et de se repaître ainsi, dans la bonne conscience retrouvée, d’une critique de l’américanisation de la société française. Le meurtre commis par Durn n’a pas lieu dans un bureau de poste, un lycée de province, un Mac Donald’s, dans une rue commerçante ou lors d’une banale réunion de famille. Il survient dans une institution politique, dans l’arène censée représenter au mieux l’idéal démocratique à sa plus petite échelle. Le passage à l’acte dans la séance du conseil municipal de Nanterre n’a donc rien d’aléatoire. Il exprime l’état de frustration d’un citoyen face aux instances de représentation politique existantes qu’il a connues de l’intérieur. Et si Durn s’en prend, dans un geste apparemment incompréhensible, à ceux qui lui furent politiquement le plus proches, n’est-ce pas précisément parce qu’ils sont ceux qui l’ont le plus déçu ? En pleine campagne électorale, l’acte met en cause, à sa manière, les limites de la représentation politique dans les démocraties. Directement visé ici : l’État dans sa diffusion capillaire.

Il faudra s’interroger sur le fait qu’il est devenu inacceptable de proposer une interprétation politique d’actes qui relèvent de cette dimension, même s’ils sont exceptionnels, même si leurs conséquences sont extrêmes, même s’ils sont marqués au coin du ressentiment. Y a-t-il récupération à dire que la résurgence au niveau international comme au niveau local d’actes de « propagande par le fait », de violences qualifiées tantôt de terroristes, tantôt de démentes, exprime une état de tension des sociétés actuelles, une crise sociale qui est aussi une crise politique ? Si l’on peut faire l’hypothèse qu’un nouveau cycle de luttes a commencé au milieu des années 1990 après trente années de contre-révolution, il est plutôt étonnant qu’il prenne si rarement la forme d’actes isolés, violents, inorganisés, comme ce fut toujours le cas dans l’histoire, qu’on regarde par exemple l’anarchisme en France à la fin du XIXème siècle. Dans ce contexte de renaissance possible d’une « guerre des classes » on a peine à croire que la seule réponse envisagée soit celle d’une criminalisation accrue de la misère. Qui veut mater les salons où l’on cause établis dans les cages d’escaliers et punir d’emprisonnement les fraudeurs des transports en commun, comme le prévoit la Loi de Sécurité Quotidienne (LSQ), choisit de traquer les pauvres. La répression dans les banlieues comme dans les métros, le refus institutionnel des pratique de gratuité, entraînera toujours une violence en retour. À l’échelle internationale, avec la guerre contre le terrorisme, comme à l’échelle locale, avec les polices de proximité et bientôt les centres de détention pour jeunes, ou dans l’organisation du marché de l’emploi avec le PARE, on ne peut traiter aujourd’hui de la pauvreté et de la précarité, comme dans l’Angleterre du XVIIIème siécle, en la surveillant, en la pénalisant ou en la mettant de force au travail. Nanterre il y a 34 ans en mars fut le théâtre d’événements moins tragiques qui ne demandaient rien d’autre : une démocratie réelle contre une représentation politique séparée.

Laurent Guilloteau (yotogui@ras.eu.org), participe à AC ! et à la revue Multitudes.

P.-S.

Copyright © 2002 Laurent Guilloteau.

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